black
Le noir compte
Émailler sans couleurs, ou pour le plus, émailler de toutes les couleurs ensemble.
Travailler au black.
Dans les fours, tous les arcs en ciels fondus virent au noir, au noir de tous les pigments confondus.
C’est la règle des couleurs céramiques. Il faut imaginer une autre loi : le vide, c’est le blanc et l’ensemble le noir. Le melting, la totale transmutation.
À l’est du monde, le blanc est signe de mort. Le noir, lui est vivant et offre toutes ses nuances au soleil sur les plumes des pies.
Noir irisé, noir corbeau, noir de fer, noir de suie, anthracite et noir de jais, noir mat et noir miroir. Le niger échappe à l’œil du commun et nous entraine dans des profondeurs impensées. Au fond des trous à terre. Au cœur de nos inquiétudes.
Je n’émaille plus, je recouvre. Me perds dans les couches provoquant les coulures et les irrégularités, provoquant la matière à laquelle je me confie.
Le pinceau bave, et le pot s’habille des variations intimes d’une encre aussitôt sèche.
Un émail noir pour une année noire, une peau sans transparence, épaisse, une croute.
Un goudron sans plumes dégoulinant. Obstruant de son épaisseur grasse et gluante les failles de la terre fragile. Bouchant les pores.
Stagnant.
Nuit sans lune, le noir se répand.
Une caresse.
Je frotte les pinceaux parallèlement aux surfaces pour qu’il s’agglomère. Les grumeaux se forment et défieront la cuisson.
L’émail Torré Canyon couvre les buttes, rentre dans les blessures, aplanit et soudain paraît irremplaçable. C’est l’ultime couleur. Le choix définitif.
La peau sombre évoque l’ombre du vide contenu, antimatière du trou noir ravivant nos peurs du fond de la caverne.
Je revois le noir des bols de Camille, la gravité des premiers bols de Chojiro et les areschimas de Bernard, les premiers goudrons de Soulages et les peintures de Goya. Je revois enfin les rochers de Portsall et les images de goélands recouverts de cette matière visqueuse. Le noir est matière, le corps et l’oubli de la couleur.
La lumière retenue.
Black matters.
image: détail de l'exposition "Flottants, posés, chut!" atelier champfleury. fevrier 2026